Des enjeux de l'information
goupil
| mardi 20 novembre 2007 | Points de vue
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La presse écrite souffre et se plaint de la tendance des lecteurs à déserter les kiosques au profit de leurs écrans d'ordinateur. La bascule inexorable des crédits annonceurs vers la toile menace son existence même. Elle tire l’alarme et voudrait ancrer dans les esprits qu’avec elle, ce ne sont rien moins que l'expertise et l'objectivité qui vont disparaître de l’information à court terme.
En effet, l'organisation en réseaux du web2 tend à regrouper des individus partageant les mêmes opinions, que ce soit par confort, par paresse intellectuelle ou plus simplement par esprit grégaire, et, bien évidemment, la subjectivité est au cœur de ces sites participatifs, jusqu’à en être parfois le moteur. Le blog, c’est avant tout un formidable vecteur de potins et rumeurs en tous genres. Comparé à la presse écrite, c’est en quelque sorte un peu comme si le courrier des lecteurs avait été élevé au rang de ligne éditoriale. Aucune contrainte déontologique ne vient perturber le blog, et personne ne posera la question de la fiabilité de ses sources : si tout le monde le dit, c’est que ça doit être vrai.
Le point fort d’un blog, c’est avant tout son côté spontané et réactif. Pour plaire, il doit avoir un concept original, du caractère. Le fait que la fiabilité et la qualité de l’info laisse souvent à désirer ne fera pas pour autant baisser l’audience. La majeure partie des blogs fonctionnent sur le modèle du lobbying : Ils ne sont pas influents par référence, mais par agrégation. Pour faire un parallèle, c’est un peu comme si on publiait le résultat d’un sondage sans dire que c’est un sondage ni même en exposer les questions: si tout le monde le pense, c’est que ça doit être vrai.
L’enjeu d’un blog n’est d’ailleurs généralement pas l’information (tout du moins pas dans le sens où l’entend la presse traditionnelle) mais le trafic. Et pour le générer, tous les moyens ou presque sont bons. L’audience, c’est là que réside le vrai pouvoir. Politique et financier. Avec 1.000.000 de pages vues par mois, non seulement vous êtes influent, mais en plus, vos espaces pubs se dealent comme des petits pains.
Le journalisme tel qu’il a été fondé dans les années 70 a vécu : si nombre de journalistes se sont évertués à garder une certaine objectivité dans le traitement de l’information, beaucoup ont aussi dû avaler des couleuvres et parfois leur fierté pour pouvoir continuer d’exister, tout du moins le croyaient-ils … Car pour exister en tant que journaliste, il convient tout de même, dans l’absolu, d’être indépendant. Une fois l’indépendance perdue, vous êtes logiquement en sursis et votre crédit s’émousse car votre mission n’est plus que partiellement accomplie, que ce soit par manque d’objectivité ou par pieuse omission. Et là, ça n’est quand même pas de la faute d’Internet. L’indépendance, c’est un choix, souvent difficile à assumer, mais qui conditionne sine qua non le label « Journalisme ». En outre, et pour autant que je sache, en France, les deux dernières publications totalement indépendantes des annonceurs et des groupes de presse (Marianne & Le Canard Enchaîné) ne se portent pas si mal.
Les rédactions voudraient nous faire croire que le web finira par avoir la peau du journalisme d’investigation, alors qu’elles se sont depuis longtemps déjà tiré une balle dans le pied. Elles ont beau jeu d’utiliser des grands mots tels que « dictature de l’imagerie populaire » après en avoir pratiquement inventé le concept. Certes, sur le web, l’information n’est jugée pertinente que si elle a été plébiscitée par les internautes, mais au moins la censure et l’auto-censure n’ont pas lieu d’être.
L’un dans l’autre, cela ne revient-il pas à responsabiliser le lecteur dans l’interprétation de ce qu’il lit ? Ne serait-ce pas justement ce qu’il cherche ? Se faire une opinion par lui-même, y compris en prenant des raccourcis et en se dédouanant d’une analyse profonde et pertinente ? Quoiqu’il en soit, dans sa quête d’information, il aura tout loisir d’analyser une multitude de thèses contradictoires propres à forger sa conviction, et il pourra en prime promouvoir cette conviction en participant aux débats qu’il aura choisis. Du point de vue de l’utilisateur, c’est quand même un peu plus motivant que la simple lecture d’un article de presse qui ne dispose même plus d’une vraie caution journalistique. En témoigne le succès du Huffington post : ce blog à vocation citoyenne est devenu en 2 ans le 5e site mondial en terme de popularité, avec un concept simple : fédérer les bloggers de talent autour de l’actualité. Aujourd’hui sa fondatrice se retrouve en position de maintenir les médias américains traditionnels sous pression. Simplement avec la contribution de libres penseurs avertis, elle a constitué un véritable contre-pouvoir. Il va de soi que les journalistes sont parmi les premiers à contribuer (généralement de façon bénévole) sur ces tribunes libres, quand ils n’en sont pas directement les instigateurs. En France, des blogs tels que Rue 89, A.S.I., le Contre journal ou Latélélibre ont été initiés par des journalistes professionnels et connaissent aujourd’hui un certain succès d’estime. De surcroît, les publications ont aujourd’hui quasiment toutes leurs pendants sur la toile, généralement couplés à des forums, des blogs ou des podcasts. Même si les formules se cherchent encore un peu (abonnement, archives payantes, gratuité…) le fait est qu’elles ont toutes opéré ce changement de cap, et que celles qui ne l’ont pas encore fait se retrouvent au pied du mur.
Ceux qui en sont encore à focaliser sur la perspective « expertise versus amateurisme » se trompent de problème : il arrive aujourd’hui régulièrement qu’un journaliste professionnel se fasse moucher (preuves et sources à l’appui) par un simple citoyen, légitimement heureux d’avoir pu enfin prendre la parole. C’est ce que la presse traditionnelle a mis longtemps à comprendre : elle ne saurait avoir le monopole de l’expertise et de la pertinence. Et au lieu de continuer à se plaindre de son sort, elle ferait mieux de terminer sa remise en question et de se recentrer sur ses fondamentaux : fiabilité des sources, déontologie, objectivité et indépendance. C’est là que le web lui laisse encore un boulevard, car s’il est indépendant, il est aussi terriblement subjectif et déontologiquement souvent très limite. L’aventure du Huffington Post nous le montre clairement : il y a de la demande pour une information éclairée. Finalement, peu importe que le support papier soit amené à disparaître, on aura toujours besoin de vrais journalistes, épaulés ou critiqués par de vrais citoyens, avides de vraie information. Mais pour occuper ce terrain, il serait peut-être grand temps pour la presse d’affirmer plus clairement ses positions. Quant aux rédactions des JT, qui ne semblent pas encore sentir le vent tourner, elles seront elles aussi immanquablement rattrapées par cette problématique. Le sursis sera même de courte durée, car la décennie qui arrive verra l’avènement des Web TV’s, parmi lesquelles émergeront fatalement de nouvelles références en termes d’information.
Et servir la soupe deviendra un métier à part entière, voire un sacerdoce …





réactions
suivez les réactionsJeddo | mardi 20 novembre 2007 à 23:22
Goupil | mercredi 21 novembre 2007 à 16:08
loygue | email | vendredi 7 décembre 2007 à 18:21
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